Le Mat comme l'Homo Viator... l'hypothèse iconographique sur la figure du pèlerin au moyen âge
- Calista Bellini
- 25 juil.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 juil.
Au moyen âge, l'HOMO VIATOR définissait la vie humaine comme un voyage, une transition... une pérégrination menant vers une destination spirituelle car il espèrait atteindre une destination qui dépassait le monde matériel...
L'HOMO VIATOR "l'homme en voyage" était considéré comme un être en marche vers Dieu... la terre n'était donc pas sa demeure définitive mais un lieu de passage... Cette vision s'appuie d'ailleurs sur des textes bibliques, notamment l'Épître aux Hébreux (11,13-16), où les croyants sont décrits comme des étrangers et voyageurs sur la terre. Les premiers tarots apparaissent en Europe au XVe siècle, à une époque où les grands pèlerinages sont au cœur de la culture européenne... les routes sont parcourues par des milliers de voyageurs de toutes conditions... nobles, marchands, religieux, artisans, pauvres et pénitents... On entreprennait la route pour demander une guérison, accomplir un vœu, expier ses fautes, remercier un saint ou rechercher une transformation intérieure...
La vie médiévale est marquée par les guerres, les famines, les épidémies et une mortalité très élevée...
La religion structurait donc profondément l'existence quotidienne, et le pèlerinage représentait une démarche concrète pour se rapprocher de Dieu, obtenir une indulgence, implorer une protection ou donner un sens aux épreuves de la vie. Les grands sanctuaires de Saint-Jacques-de-Compostelle, Rome et Jérusalem attiraient des pèlerins de toute l'Europe, certains parcourent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de kilomètres, à pied !
Le chemin était difficile et souvent dangereux, les voyageurs affrontaient des intempéries, des maladies, la faim, les brigands, les animaux sauvages et les conflits qui traversaient les territoires... beaucoup ne reviennaient jamais.
Pourtant, malgré ces risques, les routes de pèlerinage restaient continuellement fréquentées. Le pèlerin quittait sa maison, sa famille et son statut social, il ne conservait que l'essentiel, un bourdon, le bâton de marche, une besace, parfois une gourde, et les enseignes de pèlerinage rapportées des sanctuaires, qu'il fixait sur son manteau ou son chapeau comme témoignage de son voyage.
Dans la pensée médiévale, le pèlerin devient le symbole de la condition humaine. L'existence terrestre est conçue comme un chemin vers Dieu, c'est cette idée qui est exprimée par l'expression latine Homo viator, l'homme en chemin, selon laquelle la vie est un voyage de transformation plutôt qu'un état immobile.
Le Mat se distingue immédiatement des autres figures du tarot, il n'exerce aucune fonction sociale, il n'est ni empereur, ni pape, ni juge, ni marchand...
C'est un homme en mouvement, avec tous les attributs du pèlerin et dont le regard semble tourné vers un horizon qui échappe au spectateur... un homme qui quitte ses certitudes, renonce à ses anciennes attaches et avance vers une réalité qui le dépasse...
Il pourrait donc évoquer la figure de l'HOMO VIATOR si familière à la culture médiévale et dans une Europe où le voyage vers Compostelle, Rome ou Jérusalem faisait partie de l'expérience collective.
Et c'est dans ce contexte culturel que naissent les premiers tarots...
Leur apparition ne se fait pas dans un monde isolé, mais au sein d'une société imprégnée de symboles religieux, d'images allégoriques et de la culture du pèlerinage ancrée.
Au XVe siècle, l'image n'était pas seulement décorative, elle enseignait, transmettait et évoquait des réalités spirituelles à travers un langage symbolique immédiatement compréhensible pour les hommes de son temps.
Les artistes, les enlumineurs et les peintres de cette époque puisent dans un imaginaire commun où chaque objet, chaque animal et chaque geste peut porter plusieurs niveaux de lecture... cette manière de concevoir l'image sur l'imaginaire était omniprésente dans l'art médiéval et renaissant...
L'un des exemples les plus remarquables est celui de la Chapelle des Mages du palais Médicis-Riccardi à Florence, peinte par Benozzo Gozzoli vers 1459... sous l'apparence d'une procession des Rois mages, la fresque rassemble une multitude de personnages contemporains, de références politiques, religieuses et culturelles, tout en évoquant le voyage initiatique vers la lumière.
Cette œuvre illustre parfaitement la manière dont les artistes du XVe siècle construisent leurs images sur plusieurs niveaux de signification qui coexistent dans une même représentation... une scène pouvait-être à la fois historique, religieuse, politique et symbolique... On y retrouve le fammeux PEDE SUSPENSO, qui ressemble étrangement au Pendu du tarot de Marseille et qui tout comme lui, invitait le spectateur médiéval à dépasser l'apparence pour en découvrir le sens profond...
Ici, le parcours des Mages n'est donc pas seulement un déplacement géographique, il devient le symbole d'une quête intérieure guidée par l'étoile.
Celle-ci n'indique pas une destination terrestre mais représente une lumière qui oriente celui qui accepte de quitter ses certitudes pour suivre un appel plus grand que lui... comme le Mat qui n'à pas encore rencontré LETOIILE mais qui semble déjà s'orienter sous son influence, elle n'apparaît pas encore à ses yeux, mais elle existe déjà comme un principe invisible qui l'attire...
La lumière précède toujours celui qui la cherche.
Cette idée était familière aux hommes du Moyen Âge et de la Renaissance.
Le pèlerin de Compostelle suivait les étoiles pour s'orienter, tandis que les Mages suivaient l'astre qui les conduisait vers la naissance du Christ.
Dans les deux cas, le chemin extérieur reflétait un chemin intérieur.
Le véritable guide n'était pas seulement dans le ciel, mais dans la capacité à reconnaître un signe et à lui faire confiance.
Comme les Mages, le Mat avance parce qu'il a perçu un appel que les autres ne voient pas... ce n'est pas pour rien que le tarot commence et se termine avec lui... à l'image du pèlerin médiéval, il à compris que ce n'est pas uniquement la destination qui importe, mais la transformation opérée par le chemin lui-même...
Après tout, c'est bien ainsi que commence l'initiation... dans la décision de suivre son étoile avant même de pouvoir la contempler...
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